dimanche 18 janvier 2009

Premiers signes du Printemps - Théophile Gautier -

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars, qui rit malgré les averses
Prépare en secret le printemps.
.
Pour les petites pâquerettes
Sournoisement, lorsque tout dort,
Il repasse les collerettes
Et cisèle des boutons d'or.


Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne
Poudrer à frimas l'amandier.

Tout en composant des solfèges,
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux près les perce-neige
Et les violettes aux bois.


Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Il te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d'Avril tournant la tête,
Il dit " Printemps, tu peux venir ! "
(Emaux et camées)

L’été - Jean-Claude Brinette

Un sphinx m'a dit bonjour de ses ailes de velours.
La libellule s'envole sur les berges de roseaux,
Tandis que l'alouette égrène son chant d'amour
Réveillant dame chouette qui bougonne en sursaut.

Maman chevreuil présente son fils tout tacheté
A la forêt, tandis que le roux martin-pêcheur
Donne une leçon d'envol à sa dernière couvée,
Perchée au bord du nid, elle tremble de tout son coeur !

Dans la plaine irradiée, le soleil monte au zénith,
Obligeant les animaux à chercher de l'ombre
Dédaignant la mare où les grenouilles vous invitent,
A venir les rejoindre dans les belles eaux profondes...

Une chaleur étouffante règne au milieu des terres
Quand une brise soudaine prosterne tous les blés,
Un éclair précède le grondement du tonnerre.
Un orage se prépare, il faut tout rassembler.

Soleil qui nourrit et fait grandir toutes choses,
Complice de nos vacances, tu remplis notre vie,
D'instants merveilleux qui changent la vie en rose,
Au lieu du quotidien qui trop vite resurgit.

Les plages sont désertes, c'est la fin de l'été,
Vacanciers et flâneurs sont retournés en ville :
L'âme débordant d'espaces, d'air pur, de liberté...
Premier amour, premiers baisers tendres et subtils ...

Les trois saisons Victor Hugo

Dieu est toujours là


I



Quand l'été vient, le pauvre adore!
L'été, c'est la saison de feu,
C'est l'air tiède et la fraîche aurore;
L'été, c'est le regard de Dieu.



L'été, la nuit bleue et profonde
S'accouple au jour limpide et claire;
Le soir est d'or, la plaine est blonde;
On entend des chansons dans l'air.



L'été, la nature éveillée
Partout se répand en tous sens,
Sur l'arbre en épaisse feuillée,
Sur l'homme en bienfaits caressants.



Tout ombrage alors semble dire:
Voyageur, viens te reposer!
Elle met dans l'aube un sourire,
Elle met dans l'onde un baiser.



Elle cache et recouvre d'ombre,
Loin du monde sourd et moqueur,
Une lyre dans le bois sombre,
Une oreille dans notre coeur!



Elle donne vie et pensée
Aux pauvres de l'hiver sauvés,
Du soleil à pleine croisée,
Et le ciel pur qui dit: Vivez!



Sur les chaumières dédaignées
Par les maîtres et les valets,
Joyeuse, elle jette à poignées
Les fleurs qu'elle vend aux palais.



Son luxe aux pauvres seuils s'étale.
Ni les parfums ni les rayons
N'ont peur, dans leur candeur royale,
De se salir à des haillons.



Sur un toit où l'herbe frissonne
Le jasmin veut bien se poser.
Le lys ne méprise personne,
Lui qui pourrait tout mépriser!



Alors la masure où la mousse
Sur l'humble chaume a débordé
Montre avec une fierté douce
Son vieux mur de roses brodé.



L'aube alors de clartés baignée,
Entrant dans le réduit profond,
Dore la toile d'araignée
Entre les poutres du plafond.



Alors l'âme du pauvre est pleine.
Humble, il bénit ce Dieu lointain
Dont il sent la céleste haleine
Dans tous les souffles du matin!



L'air le réchauffe et le pénètre.
Il fête le printemps vainqueur.
Un oiseau chante à sa fenêtre,
La gaîté chante dans son coeur!



Alors, si l'orphelin s'éveille,
Sans toit, sans mère et priant Dieu,
Une voix lui dit à l'oreille:
"Eh bien! viens sous mon dôme bleu!



Le Louvre est égal aux chaumières
Sous ma coupole de saphirs.
Viens sous mon ciel plein de lumières,
Viens sous mon ciel plein de zéphirs!



J'ai connu ton père et ta mère
Dans leurs bons et leurs mauvais jours.
Pour eux la vie était amère,
Mais moi je fut douce toujours.



C'est moi qui sur leur sépulture
Ai mis l'herbe qui la défend.
Viens, je suis la grande nature!
Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.



Viens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses,
J'en remplirai tes petits bras,
Je te dirai de douces choses,
Et peut-être tu souriras!



Car je voudrais te voir sourire,
Pauvre enfant si triste et si beau!
Et puis tout bas j'irais le dire
A ta mère dans son tombeau!"



Et l'enfant à cette voix tendre,
De la vie oubliant le poids,
Rêve et se hâte de descendre
Le long des coteaux dans les bois.



Là du plaisir tout a la forme;
L'arbre a des fruits, l'herbe a des fleurs;
Il entend dans le chêne énorme
Rire les oiseaux querelleurs.



Dans l'onde, il mire son visage;
Tout lui parle; adieu son ennui!
Le buisson l'arrête au passage,
Et le caillou joue avec lui.



Le soir, point d'hôtesse cruelle
Qui l'accueille d'un front hagard.
Il trouve l'étoile si belle
Qu'il s'endort à son doux regard!



- Oh! qu'en dormant rien ne t'oppresse!
Dieu sera là pour ton réveil!-
La lune vient qui le caresse
Plus doucement que le soleil.



Car elle a de plus molles trêves
Pour nos travaux et nos douleurs.
Elle fait éclore nos rêves,
Lui ne fait naître que les fleurs!



Oh! quand la fauvette dérobe
Son nid sous les rameaux penchants,
Lorsqu'au soleil séchant sa robe
Mai tout mouillé rit dans les champs



J'ai souvent pensé dans mes veilles
Que la nature au front sacré
Dédiait tout bas ses merveilles
A ceux qui l'hiver ont pleuré!



Pour tous et pour le méchant même
Elle est bonne, Dieu le permet,
Dieu le veut, mais surtout elle aime
Le pauvre que Jésus aimait!



Toujours sereine et pacifique,
Elle offre à l'auguste indigent
Des dons de reine magnifique,
Des soins d'esclave intelligent!



A-t-il faim? au fruit de la branche
Elle dit: - Tombe, ô fruit vermeil!
A-t-il soif? - Que l'onde s'épanche!
A-t-il froid? - Lève-toi, soleil!



II



Mais hélas! juillet fait sa gerbe;
L'été, lentement effacé,
Tombe feuille à feuille dans l'herbe
Et jour à jour dans le passé.



Puis octobre perd sa dorure;
Et les bois dans les lointains bleus
Couvrent de leur rousse fourrure
L'épaule des coteaux frileux.



L'hiver des nuages sans nombre
Sort, et chasse l'été du ciel,
Pareil au temps, ce faucheur sombre
Qui suit le semeur éternel!



Le pauvre alors s'effraie te prie.
L'hiver, hélas! c'est Dieu qui dort;
C'est la faim livide et maigrie
Qui tremble auprès du foyer mort!



Il croit voir une main de marbre
Qui, mutilant le jour obscur,
Retire tous les fruits de l'arbre
Et tout les rayons d'azur.



Il pleure, la nature est morte!
O rude hiver! ô dure loi!
Soudain un ange ouvre sa porte
Et dit en souriant: C'est moi!



Cet ange qui donne et tremble,
C'est l'aumône aux yeux de douceur,
Au front crédule, et qui ressemble
A la foi dont elle est la soeur!



Je suis la Charité, l'amie
Qui se réveille avant le jour,
Quand la nature est rendormie,
Et que dieu m'a dit: A ton tour!



"Je viens visiter ta chaumière
Veuve de l'été si charmant!
Je suis fille de la prière.
J'ai des mains qu'on ouvre aisément.



"J'accours, car la saison est dure,
J’accours, car l'indigent a froid
J'accours, car la tiède verdure
Ne fait plus d'ombre sur le toit!



"je prie, et jamais je n'ordonne.
Chère à tout homme quel qu'il soit,
Je laisse la joie à qui donne
Et je l'apporte à qui reçoit."



O figure auguste et modeste,
Où le Seigneur mêla pour nous
Ce que l'ange a de plus céleste,
Ce que la femme a de plus doux!



Au lit du vieillard solitaire
Elle penche un front gracieux,
et rien n'est plus beau sur la terre
Et rien n'est plus grand sous les cieux,



Lorsque, réchauffant leurs poitrines
Entre ses genoux triomphants,
Elle tient dans ses mains divines
Les pieds nus des petits enfants!



Elle va dans chaque masure,
Laissant au pauvre réjoui
Le vin, le pain frais, l'huile pure,
Et le courage épanoui!



Et le feu! le beau feu folâtre,
A la pourpre ardente pareil,
Qui fait qu'amené devant l'âtre
L'aveugle croit rire au soleil!



Puis elle cherche au coin des bornes,
Transis par la froide vapeur,
Ces enfants qu'on voit nus et mornes
Et se mourant avec stupeur.



Oh! voilà surtout ceux qu'elle aime!
Faibles fronts dans l'ombre engloutis!
Parés d'un triple diadème,
Innocents, pauvres et petits!



Ils sont meilleurs que nous ne sommes!
Elle leur donne en même temps,
Avec le pain qu'il faut aux hommes,
Le baiser qu'il faut aux enfants!



Tandis que leur faim secourue
Mange ce pain de pleurs noyé,
Elle étend sur eux dans la rue
Son bras de passants coudoyé.



Et si, le front dans la lumière,
Un riche passe en ce moment,
Par le bord de sa robe altière
Elle le tire doucement!



Puis pour eux elle prie encore
La grande foule au coeur étroit,
La foule qui, dès qu'on l'implore,
S'en va comme l'eau qui décroît!



"- Oh! malheureux celui qui chante
Un chant joyeux, peut-être impur,
Pendant que la bise méchante
Mord un pauvre enfant sous son mur!



Oh! la chose triste et fatale,
Lorsque chez le riche hautain
Un grand feu tremble dans la salle,
Reflété par un grand festin,



De voir, quand l'orgie enrouée
Dans la pourpre s'égaie et rit,
A peine une toile trouée
Sur les membres de Jésus-Christ!



Oh! donnez-moi pour que je donne!
J'ai des oiseaux nus dans mon nid.
Donnez, méchants, Dieu vous pardonne!
Donnez, ô bons, Dieu vous bénit!



Heureux ceux que mon zèle enflamme!
Qui donne au pauvres prête à Dieu.
Le bien qu'on fait parfume l'âme;
On s'en souvient toujours un peu!



Le soir, au seuil de sa demeure,
Heureux celui qui sait encor
Ramasser un enfant qui pleure,
Comme un avare un sequin d'or!



Le vrai trésor rempli de charmes,
C'est un groupe pour vous priant
D'enfants qu'on a trouvés en larmes
Et qu'on a laissés souriant!



Les biens que je donne à qui m'aime,
Jamais Dieu ne les retira.
L'or que sur le pauvre je sème
Pour le riche au ciel germera!"




III



Oh! que l'été brille ou s'éteigne,
Pauvres, ne désespérez pas!
Le Dieu qui souffrit et qui règne
A mis ses pieds où sont vos pas!



Pour vous couvrir il se dépouille;
Bon même pour l'homme fatal
Qui, comme l'airain dans la rouille,
Va s'endurcissant dans le mal!
Tendre, même durant l'absinthe,
Pour l'impie au regard obscur
Qui l'insulte sans plus de crainte
Qu'un passant qui raie un vieux mur!



Ils ont beau traîner sur les claies
Ce Dieu mort dans leur abandon;
Ils ne font couler de ses plaies
Qu'un intarissable pardon.



Il n'est pas l'aigle altier qui vole,
Ni le grand lion ravisseur;
Il compose son auréole
D'une lumineuse douceur!



Quand sur nous une chaîne tombe,
Il la brise anneau par anneau.
Pour l'esprit il se fait colombe,
Pour le coeur il se fait agneau!



Vous pour qui la vie est mauvaise,
Espérez! il veille sur vous!
Il sait bien ce que cela pèse,
Lui qui tomba sur ses genoux!



Il est le Dieu de l'évangile;
Il tient votre coeur dans sa main,
Et c'est une chose fragile
Qu'il ne veut pas briser, enfin!



Lorsqu'il est temps que l'été meure
Sous l'hiver sombre et solennel,
Même à travers le ciel qui pleure
On voit son sourire éternel!



Car sur les familles souffrantes,
L'hiver, l'été, la nuit, le jour,
Avec des urnes différentes
Dieu verse à grands flots son amour!



Et dans ses bontés éternelles
Il penche sur l'humanité
Ces mères aux triples mamelles,
La nature et la charité.

Printemps -Victor Hugo-

Tout rayonne, tout luit, tout aime, tout est doux;
Les oiseaux semblent d'air et de lumière fous;
L'âme dans l'infini croit voir un grand sourire.
À quoi bon exiler, rois ? à quoi bon proscrire ?
Proscrivez-vous l'été ? m'exilez-vous des fleurs ?
Pouvez-vous empêcher les souffles, les chaleurs,
Les clartés, d'être là, sans joug, sans fin, sans nombre,
Et de me faire fête, à moi banni, dans l'ombre ?
Pouvez-vous m'amoindrir les grands flots haletants,
L'océan, la joyeuse écume, le printemps
Jetant les parfums comme un prodigue en démence,
Et m'ôter un rayon de ce soleil immense ?
Non. Et je vous pardonne. Allez, trônez, vivez,
Et tâchez d'être rois longtemps, si vous pouvez.
Moi, pendant ce temps-là, je maraude, et je cueille,
Comme vous un empire, un brin de chèvrefeuille,
Et je l'emporte, ayant pour conquête une fleur.
Quand, au-dessus de moi, dans l'arbre, un querelleur,
Un mâle, cherche noise à sa douce femelle,
Ce n'est pas mon affaire et pourtant je m'en mêle,
Je dis: Paix là, messieurs les oiseaux, dans les bois !
Je les réconcilie avec ma grosse voix;
Un peu de peur qu'on fait aux amants les rapproche.
Je n'ai point de ruisseau, de torrent, ni de roche;
Mon gazon est étroit, et, tout près de la mer,
Mon bassin n'est pas grand, mais il n'est pas amer.
Ce coin de terre est humble et me plaît; car l'espace
Est sur ma tête, et l'astre y brille, et l'aigle y passe,
Et le vaste Borée y plane éperdument.
Ce parterre modeste et ce haut firmament
Sont à moi; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe
M'aiment, et je sens croître en moi l'oubli superbe.
Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais
Pour me souvenir, moi l'hôte de ces forêts
Qu'il est quelqu'un, là-bas, au loin, sur cette terre,
Qui s'amuse à proscrire, et règne, et fait la guerre,
Puisque je suis là seul devant l'immensité,
Et puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été
Où le vent souffle avec la douceur d'une lyre,
J'entends dans le jardin les petits enfants rire.

Fuite d'automne -Cécile Sauvage

Sors de ta chrysalide, ô mon âme, voici
L'Automne. Un long baiser du soleil a roussi
Les étangs ; les lointains sont vermeils de feuillage,
Le flexible arc-en-ciel a retenu l'orage
Sur sa voûte où se fond la clarté d'un vitrail ;
La brume des terrains rôde autour du bétail
Et parfois le soleil que le brouillard efface
Est rond comme la lune aux marges de l'espace.
Mon âme, sors de l'ombre épaisse de ta chair
C'est le temps dans les prés où le silence est clair,
Où le vent, suspendant son aile de froidure,
Berce dans les rameaux un rêve d'aventure
Et fait choir en jouant avec ses doigts bourrus
La feuille jaune autour des peupliers pointus.
La libellule vole avec un cri d'automne
Dans ses réseaux cassants ; la brebis monotone
A l'enrouement fêlé des branches dans la voix ;
La lumière en faisceaux bruine sur les bois.
Mon âme en robe d'or faite de feuilles mortes
Se donne au tourbillon que la rafale apporte
Et chavire au soleil sur la pointe du pied
Plus vive qu'en avril le sauvage églantier ;
Cependant que de loin elle voit sur la porte,
Écoutant jusqu'au seuil rouler des feuilles mortes,
Mon pauvre corps courbé dans son châle d'hiver.
Et mon âme se sent étrangère à ma chair.
Pourtant, docilement, lorsque les vitres closes
Refléteront au soir la fleur des lampes roses,
Elle regagnera le masque familier,
Et, servante modeste avec un tablier,
Elle trottinera dans les chambres amères
En retenant des mains le sanglot des chimères.

La lune dans la poésie française

Lorsque la lune se lève (Leconte de L’Isle)

Sur la pente des monts les brises apaisées
Inclinent au sommeil les arbres onduleux
L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées,
Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.

Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages,
Une molle vapeur efface les chemins,
La lune tristement baigne les noirs feuillages,
L'oreille n'entend plus les murmures humains

Mais sur le sable au loin chante la mer divine,
Et des hautes forêts gémit la grande voix,
Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
Porte le chant des mers et le soupir des bois.

Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines,
Entretien lent et doux de la terre et du ciel !
Montez, et demandez aux étoiles sereines
S'il est pour les atteindre un chemin éternel ?

O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde,
Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais ;
Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,

Le soir, au clair de lune (Albert Samain 1859-1900)

Le ciel comme un lac d'or pâle s'évanouit,
On dirait que la plaine, au loin déserte, pense
Et dans l'air élargi de vide et de silence,
S'épanche la grande âme de la nuit.

Pendant que çà et là brillent d'humbles lumières,
Les grands boeufs accouplés rentrent par les chemins,
Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,
Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage, où tinte une cloche est plaintif
Et simple comme un doux tableau de primitif
Où le Bon Pasteur porte l'agneau blanc sur l'épaule.

Les astres au ciel noir commencent à neiger,
Et là-bas, immobile au sommet de la côte
Rêve la silhouette antique d'un berger.

Vers l'Occident, là-bas, le ciel est tout en or,
Le long des prés déserts où le sentier dévale
La pénétrante odeur des foins coupés s'exhale,
Quand vient l'heure émouvante où toute la terre s'endort !

La faux des moissonneurs a passé sur les terres,
Les repos succède aux travaux des longs jours,
Parfois une charrue, oubliée des labours,
Sort comme un bras levé, des sillons solitaires.

La nuit à l'Orient verse sa cendre fine,
Seule au couchant s'attarde une barre de feu ;
Et dans l'obscurité qui s'accroît peu à peu
La blancheur de la route à peine se devine.

En jeune veuve éplorée, la terre pleure son défunt
Comme pour le remplacer à l'horizon s'élève
Une lumière de lune, toute pâle et si légère,

Dans l'ombre et les parfums
Superbe fille de Ré,
Tu viens nous éclairer.